Sous les couvertures blog

HOME/

BLOG

/

LES-ANNÉES-PAPIER

main

Affiche combat de catch. Graphisme : D.R.

LES-ANNÉES-PAPIER

Où l'on évoquera les soirées dansantes, la vie à crédit, la noble famille des Alcidés – par le biais d'un de leurs représentants les plus fameux – ainsi qu'un autre représentant de l'espèce animale traditionnellement utilisé pour la chasse aux rongeurs.

Qu'il s'agisse des cartes de marabouts distribuées à la sauvette à la sortie du métro avec leurs offres alléchantes (jusques et y compris le « démarrage de motos russes »), des affiches de cinémas pornos aux tons directs et typos dansantes, ou des encarts dans le métro annonçant le bal de la RATP (avec à l'accordéon, Tony Ripoll et son orchestre) la France des trente glorieuses finissantes, des palissades aux colonnes Morris, semble toute recouverte de papier. Fêtes politiques, concerts de rock, sortie de films, événement sportif ou lancement du nouveau modèle de chez Renault, concurrence commerciale oblige, il s'agit, quel que soit le machin qu’on cherche à vendre, d'harponner le chaland, de séduire le quidam, d'appâter la passante, et pour ce faire, d'utiliser tous les moyens visuels à disposition. Il en résulte un festival de lettrages plein pot, de couleurs brutes, de visuels racoleurs, le contraste, quant à lui, étant la plupart du temps, poussé au maximum. Se crée ainsi, bon gré mal gré, une sorte de charte graphique urbaine et collective, chaotique et colorée.

Créatives et séduisantes parfois, gueulardes et bancales la plupart du temps, ce sont les années papier.

-Illustr-Blog.jpg

Affiche de cinéma et carte de marabout. Graphisme, D.R.

Étrangement pourtant, au milieu de cette débauche de signifiants déchaînés habillant rues et palissades, entrer dans une librairie alors, c'est retourner au blanc. Au calme. Le livre et sa couverture, en particulier pour ce qui concerne la « grande » littérature, celle qui élève l'esprit, celle que l'on a baptisée la blanche en référence à la couleur de ses couvertures, semblent soumis à un Jansénisme graphique tout en retenue. Et même si quelques maisons – tel Christian Bourgois pour le grand format ou 10X18 pour le poche – jouent avec talent la carte de la photo et du graphisme, il vaut mieux farfouiller dans les rayons de la littérature de genre, polar, SF et autres bouquins de gare comme on disait alors, pour trouver un peu de créativité et de fantaisie visuelle. Rejouant pour la énième fois la querelle des anciens et des modernes, les maisons d'éditions « classiques », ont opté depuis longtemps déjà pour les filets et les typos à serif, prenant le parti du surplomb et abandonnant photos plein-pot, couleurs vives et variations typographique à la valetaille, au vulgum pecus. !

Elles ne mangent pas (encore) de ce pain là.Étrangement pourtant, au milieu de cette débauche de signifiants déchaînés habillant rues et palissades, entrer dans une librairie alors, c'est retourner au blanc. Au calme. Le livre et sa couverture, en particulier pour ce qui concerne la « grande » littérature, celle qui élève l'esprit, celle que l'on a baptisée la blanche en référence à la couleur de ses couvertures, semblent soumis à un Jansénisme graphique tout en retenue. Et même si quelques maisons – tel Christian Bourgois pour le grand format ou 10X18 pour le poche – jouent avec talent la carte de la photo et du graphisme, il vaut mieux farfouiller dans les rayons de la littérature de genre, polar, SF et autres bouquins de gare comme on disait alors, pour trouver un peu de créativité et de fantaisie visuelle. Rejouant pour la énième fois la querelle des anciens et des modernes, les maisons d'éditions « classiques », ont opté depuis longtemps déjà pour les filets et les typos à serif, prenant le parti du surplomb et abandonnant photos plein-pot, couleurs vives et variations typographique à la valetaille, au vulgum pecus.

Elles ne mangent pas (encore) de ce pain là.


Conso a gogo.

L'affaire ne date pas d'hier. Au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, les premiers à plonger dans la consommation déchainée et le crédit à gogo sont les Anglo-Saxons (et en particulier les Américains). Histoire de sortir au plus vite des années de conflit et de reconstruire un quotidien un peu plus joyeux, le bon peuple veut, comme le chante Boris Vian dans « La complainte du progrès », des « tourniquettes pour faire la vinaigrette, des ratatine-ordures et des coupes fritures ». Télés, frigos avec broyeuse à glaçons incorporée, bagnoles aux chromes rutilants et surdimensionnés, électro ménager à gogo: pour promouvoir cette consommation tous azimuts, séduire « l'homme de la rue » et fourguer du crédit à tout va, la publicité moderne s'invente alors aux États-Unis. À grand renfort de formes géométriques déstructurées, couleurs acidulées, typos dansantes et de quantité d'illustrations cartoonesques, les directeurs artistiques de Madison Avenue contribuent à la création et au développement de ce que l'on qualifiera par la suite de style mid-century modern (ou modernisme). Mais ils sont loin d'être les seuls et comme ce sera souvent le cas par la suite, c'est de la rue que vient la nouveauté. Musique, vêtements, danse, la street culture prends l'ascenseur et va rendre visite au vieux monde à l'étage. Le raz-de-marée de la pop culture n'en est alors qu'à ses prémisses mais la vague se forme. Les désirs du citoyen ne se limitent toutefois pas à la seule quincaillerie. Le monde entier veut aussi des histoires, beaucoup d'histoires : des aventures grandioses, des épopées épiques, ou juste des feuilletons, des récits pour oublier l'horreur du conflit passé. Quotidiens, livres, magazines, pulps, comic,s tout se lit, tout se dévore et les tirages moyens de la presse papier d'alors feraient pâlir d'envie un rédacteur en chef aujourd'hui. Accompagnant le développement des nouvelles techniques d'impression telle que l'Offset, le monde de l'édition prend lui aussi le virage de la couleur et de l'inventivité et, tout comme que l'architecture, le design ou la publicité, devient un véritable laboratoire de créativité. Paul Rand, Saul Bass, Alvin Lustig, Herb Lubalin (oui, oui, c'est bien le même nom que la fonte du même métal!), l'inventaire est tellement genré qu'on frise la caricature et si l'on cherche la femme, c'est plutôt du côté du design d'objets ou de mobilier que l'on rencontre des créatrices telles qu'Eileen Gray, Florence Knoll ou encore Charlotte Perriand.

herb-lubalin-advertising-work.jpg

Graphisme, Herbert Lubalin

Un pingouin pas manchot.

De l'autre côté de l'Atlantique, on n'est pas en reste. Même si l'on se crispe encore un peu sur une tradition typographique très ancienne, la révolution graphique s'opère du côté de la déjà légendaire maison d'édition anglaise au pingouin fondée en 1935 et à l'origine des tous premiers livres à glisser dans la poche. Pour redynamiser ses bouquins, elle va faire appel à une pointure du graphisme (qui fera inévitablement l'objet d'une chronique un de ces jours), un cador, une épée, un boss... j'ai nommé Jan Tsichold (1902-1974). Ce dernier, fils d'un peintre en enseigne suisse, va tomber très jeune sous le charme d'un Bauhaus révolutionnant alors les arts appliqués. Sous cette puissante influence, il se fait tout d'abord le chantre d'une nouvelle approche du graphisme qu'il théorise même dans La Nouvelle typographie (Entremonde, 2016). Préconisant de s'éloigner des caractères à empattement classiques pour leur préférer les caractères bâton (ou encore, sans serif, gothic, linéales, grotesques, oui, oui, je sais, ça fait beaucoup...), il opère pourtant un virage sur l'aile après guerre, vantant même un retour aux règles éternelles de l'art de composer dans son ouvrage Livre et typographie (Éditions Allia, 1994). C'est donc ce talentueux typographe qui va, pour commencer, relooker le célèbre oiseau marin, histoire de le faire un peu danser puis créera ensuite la légendaire maquette aux trois bandes orange et composée avec l'imparable Gill Sans (créée par le sculpteur et typographe, Eric Gill). Cette charte graphique, souvent imitée mais jamais égalée, reste une parfaite synthèse de règles de composition classiques combinées à un esprit d'innovation visuel sans cesse renouvelé. Elle poursuit sa longue existence aujourd'hui sur les couvertures des petits bouquins mais s'est démultipliée, ornant tote bags et autres mugs, devenant ainsi la marque de fabrique de la maison. Mais retournons donc aux trente glorieuses : Penguin ne s'endort pas sur ses lauriers et va pousse son avantage en jouant l'illustration, la photo plein cadre et la créativité typographique à tout va, posant ainsi les principales bases du graphisme éditorial du xxᵉ siècle. Friands d'histoires au ras du bitume plus ou moins haut de gamme, les anglais consomment par ailleurs une importante quantité de livres bon marché tout plein de gangs de rues, de filles perdues et de voyous prêts à tout. Les couvertures, d'abord illustrées de dessins réalistes dans les années 50, sont ensuite ornées de photos plein pot, constituant une épatante galerie de portrait des teenagers British d'alors.

-Tschichold-Esquisses.jpg

Esquisses préparatoires pour la collection aux trois bandes. Ian Tschichold

Un coup de jaune ou un petit crème ?

Et la France, hein ? Qu'en est-il de la France, me demanderez-vous avec pertinence et sagacité ? Eh bien en France, même si, après une dure pénurie de papier après guerre, Henri Philipacchi crée le Livre de poche à 2 francs en 1953, on ne peut pas dire que l'inventivité graphique soit tout de suite au rendez-vous. Les visuels de plat 1 restent dans des logiques très scolaires d'illustration littérales du texte, la gestion de la typographie ou de la composition, continuant elles de décliner des systèmes archi-rebattus. L'édition classique (on ne disait pas encore « grand format ») de son côté, continue d'émarger dans la catégorie « chic et raf », à l'image de l'inamovible (et magnifique) maquette de la NRF tergiversant parfois entre bas de casse et capitales pour son Bodoni ou optant pour un papier plutôt jaune que crème, mais revenant sans cesse à ses fondamentaux...
Il faudra donc, si l'on est en quête de créativité visuelle, aller chercher du côté d'une structure naissante en France, les clubs du livre. Inspirés d'une idée venant des États-Unis et basés sur la vente par correspondance, ils naissent au début des années cinquante. Parmi les premiers, le Club des libraires rencontre un succès quasi immédiat. Il faut dire que, non content de proposer une sélection de titres alléchante établie par Bernard Gheerbrant (fondateur de la librairie La Hune à Saint-Germain-des-Près) Pierre Faucheux, talentueux graphiste, donne la pleine mesure de son talent en se chargeant de la création d'extraordinaires objets-livres, bouleversant les règles de la composition autant que de la reliure. L'aventure prend de l'ampleur et les titres se multiplient, permettant à de nombreux graphistes de faire montre de l'étendue de leurs talents. Pierre Faucheux, Jeanine Fricker, Jacques Darche, et, bien entendu, le légendaire Massin, inventent, dessinent, conçoivent couvertures, reliures, maquettes intérieures, devenant ainsi les précurseurs de ce que l'on qualifie parfois de « livre-objet » et que l'on appelait alors plus simplement, livre de collection.

-Faucheux.jpg

Graphisme, Pierre Faucheux

L'épisode des clubs du livre est toutefois de courte durée et c'est une fois encore un animal de petite taille qui vient bouleverser le monde de l'édition mais en France cette fois-ci. En 1966, la librairie Lilloise, Le Furet du nord – prenant le contrepied des austères boutiques où l'on regarde sans toucher – révolutionne la vente des livres en adoptant le libre service mais aussi la vente en masse de livres de poche, la création d'une section jeunesse ou l'organisation d'événement tels que signature et rencontres avec des auteurs. Les clients affluent et le modèle pose les bases de la librairie moderne. Le Furet est d'ailleurs qualifiée de plus grande librairie du monde de 1992 à 1999 par le journal Les Échos... Quant aux clubs du livre, il ne reste plus que France Loisir que nous connaissons encore aujourd'hui. Résultat des courses pour la partie qui nous intéresse, à savoir la créativité dans le domaine de la couverture de livre ? Eh bien cette étrange coupure entre haute et basse culture, cette quasi division de classe, perdurera à bas bruit pendant plusieurs décennies et tandis que d'autres inventent et bouleverseront les règles, le monde de l'édition française ne commencera à rattraper son retard dans le domaine de la création graphique qu'à l'orée des années 80. Et, là encore, la créativité viendra plutôt des marges et en particulier de la bande dessinée, de la presse ou des livres de poche ou de genre. On mentionnera ainsi, le redoutable et brillant Etienne Robial aux manettes (entre autres) de la maison Futuropolis ou le non-moins talentueux Robert Maggiori, créateur, (entre-autres aussi) du logo au losange et d'un bon paquet de maquettes pour le journal Libération ainsi que de la collection de livres à 10 francs, Mille et une nuits. Pour ce qui est du poche, 10X18, authentique réservoir de créativité, fera appel aux services du graphiste polonais Roman Cieślewicz et c'est encore Massin qui créera, entre autres choses, la charte graphique de la collection Folio. Dans la catégorie illustrateurs réalistes et champions du monde du grand angle zinzin et de la perspective expressionniste, impossible d'oublier Michel Gourdon, stakhanoviste pour Fleuve Noir et auteurs de véritables tableaux réduits au format poche.

Bazooka copie.jpg

Bazooka production - Collection 30/40, Graphisme, Étienne Robial

La liste est longue et l'inventaire exhaustif quasi impossible, mais ces nombreux talents contribuèrent grandement à entretenir une dynamique créative qui se poursuivra au cours des décennies suivantes et finira par gagner peu à peu le reste du monde de l'édition. Ainsi, depuis la fin des années 90, nombreux sont les graphistes, illustrateurs-trices et directeurs-trices artistiques qui se pressent le citron au quotidien pour mettre en valeur la vaste production littéraire hexagonale et les talents sont très nombreux en la matière.

Talents que nous ne manquerons pas d'évoquer dans des chroniques à venir.

side

LE POURQUOI DU COMMENT

Où il sera question, de la reine d’Angleterre, d’urbanisme à Paris à la fin des années soixante, de Bruce Lee, Andy Warhol ainsi que des problèmes auditifs liés à l’abus de décibels mais aussi, comme de bien entendu, de graphisme et d’édition.